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Publié le par Maylala

Il y a un truc bizarre avec ma mère, un truc bien à elle, un truc sont je n'ai pris conscience que dernièrement, quelque chose de troublant, qui est peut-être commun, mais qui est si subtil, qui la dit tellement, que je crois qu'il lui est unique.

C'est la façon qu'elle a de nous éclabousser sans cesse de son intimité.


Oh! je ne parle pas simplement de la porte de la salle de bains jamais fermée, ni des allusions à peine masquées à ses activités en chambre. Cela est très classique, et bien pire, par exemple, chez sa sœur (la tatie toute bourrelée qui m'accueillait chez elle, quand j'étais petite, en lingerie bien trop fine pour elle, et dans la voiture de qui ne passait que du Frankie Vincent).



Mais c'en sont peut-être des variations, sur le thème de ce qu'est un chez-soi, déjà.


Notre "chez nous" familial, alias "La maison rose", vit dans plus des trois dimensions habituelles.

C'est d'une part bien sûr le territoire des enfants, un immense terrain de jeux, un sanctuaire rassurant, et un luxe fou, ou pas un recoin ne leur est réellement interdit, et où pas un recoin n'est pas occupé par des jouets, des livres, des côtés isolés de chaussures, ...

C'est aussi un lieu tout entièrement occupé par une absence particulière, ô combien cruelle, et qui transcende chaque centimètre carré d'une tristesse tenace.

Et puis, en filigrane, tout aussi invisible et tout aussi sensible, partout, il y a ma mère, ou plutôt, il y a elle, de la façon dont elle se voit et dont elle se sent bien avec elle-même.

 


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Son chez-nous est empli de ses souvenirs les plus personnels, impudiquement offerts quoiqu'un peu "composés", à la portée de chacun.
Il y a d'anciennes lettres d'amour (que son mari a toutes lues), des albums photo dans lesquels une version comme inachevée de son visage côtoie ceux de divers jeunes hommes. Une collection de papiers à lettres romantiques (qu'elle m'a offerte), des poèmes "de jeune fille", qu'elle n'a jamais oubliés, qu'elle apprend à ses filles, à ses nièces, aux enfants de passage.



On aime d’abord par hasard
Par jeu, par curiosité
Pour avoir dans un regard
Lu des possibilités
...


Ses secrets sont son environnement naturel et le nôtre, et c'est au milieu d'eux qu'elle se sent bien. C'est toujours avec délices, et avec une nostalgie bienveillante, qu'elle raconte ses amours passés, ses premières fois, ses plus grands émois.

Il y a aussi ses romans, une bibliothèque intérieure qui ne nous est pas tellement commune, à elle et moi, mais qui l'a été par ses thèmes, par ses façons.

Quand ma mère écrit, je reconnais ses lectures, ses poèmes, je sais ce qu'elle trouve beau, et c'est assez simple à identifier, ce ne sont presque que des idéaux de jeune fille, même si ce sont plus précisément les siens:

Le cœur tout abandonné à une quelconque romance, un garçon qui peut être cruel mais toujours pourvu de qualités certaines (qui peuvent ne consister qu'en un sourire ravageur) et qu'on ne peut qu'aimer. Plusieurs garçons, parfois, et des filles à chapeaux, une sœur, une amie. Et des enfants idéaux, gentils et beaux et tendres, et avec qui l'héroïne a toujours tissé des liens très forts.
 

 

Et pour le drame, des parents morts, ou malades, ou perdus, mais il y a longtemps, en arrière-plan.

 

 

 

C'est l'histoire dans l'histoire.
Comme maintenant.

Une bonne vieille tristesse, un bon vieux courage, une bonne vieille nécessité de rester non seulement forte mais aussi comme jamais atteinte, jamais blessée, jamais perdue la jeunesse la fraîcheur et les rêves de midinette, voilà ce qu'est en réalité, sans qu'elle le sache, l'intimité que ma mère étale.

C'est l'elle romancée et les raisons de cet idéal et le talent fou et la personnalité et l'histoire bien à elle que ça demande.

C'est avoir en permanence auprès de soi à la fois l'intolérable despote qu'elle peut être, et l'enfant, rien que l'enfant, la gamine de treize ans qu'elle a été et à qui on a dit (comme à moi, mais avec moins de succès, quelques années plus tard)...
                                                             "Sois forte, pour ta maman."

 

Et qui l'a été. Par amour, tout simplement.

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