A demi

Publié le par Maylala

Vous êtes quasiment tous de chez moi, amis lecteurs, mais pour les passés au travers, petite leçon de linguistique de chez moi:

créole:
1. des îles.
2. dit par un Réunionnais, ou à La Réunion, ou dans un contexte s'y rapportant:
    a) "patois" réunionnais
    b) habitant de La Réunion, mais pas trop récemment importé.
    c) en fait, toute personne dont le locuteur estime que c'est quelqu'un "du pays", soit qu'il mange "bien", et avec du piment, soit qu'il sache danser le séga ou le maloya, ou bien, qu'il sache parler le créole, justement.

zoreil:
1. métropolitain.
2. ancien métropolitain vivant chez nous.
Le mot viendrait de leur façon de tendre l'oreille pour essayer de comprendre le créole. En fait, le zoreille qui s'installe à La Réunion finit par le comprendre, et même par pouvoir le parler, mais alors, personne n'est dupé par ses tournures mal assurées ni par sa prononciation affectée, remplie de "eu" et de "ai"

zoréole:
mélange des précédents.

Je crois qu'à la base, ce mot désigne un enfant de réunionnais, né en métropole ou y ayant grandi. Et qu'il peut s'étendre à une enfant d'un créole et d'une zoreille, d'une créole et d'un zoreil, et peut être même à un enfant de zoreils né à La Réunion, à condition qu'il n'ait pas été hermétique à nout kiltir et nout façons. En gros, dire de quelqu'un que c'est un zoréole, c'est une façon de dire "il est de chez nous quand même".



Je suis née dans une ville bien française du continent. Pas de Saint Machin sur mon extrait de naissance, mais un nom de famille bien reconnaissable. Rien que des vrais créoles à mon arbre généalogique.
Mais voilà, la Rényon t'inn' ti péi, et nombreux sont ceux qui doivent s'en exiler, à un moment ou un autre, à la recherche de ce dont l'île manque cruellement: du travail, ou encore les études y menant, et c'est ce qu'ont dû faire mon père et ma mère.
J'ai donc à peu près 3 années d'exil pré-majorité à mon actif, et, c'en est plus ou moins une conséquence, je ne sais parler le créole que d'une façon gentiment moqueuse, en imitant mon petit frère, natif et plus dégourdi que moi.

Bien sûr, de Paris où je vis maintenant, je me sens très Réunionnaise. Je riposte presque vivement quand on me croit Algérienne, Tunisienne, et cetera, je me plains sans arrêt du temps et de la difficulté à trouver du bon riz, je regarde des photos du pays avec des amis exclusivement réunionnais en soupirant, et je lève les yeux au ciel quand les autres comparent mon île avec une quelconque autre des Antilles. *

Il n'empêche que, l'autre jour, pendant mes trop courtes vacances dans l'hémisphère Sud, en voulant faire ma créole, j'ai dit qu'avant, avec mon frère, on ... cueillait des letchis.
Il y avait de l'idée, le côté nature, le côté famille, des fruits bien de chez nous (et meilleurs chez nous que partout ailleurs). Mais on m'a rit au nez, sans méchanceté, mais tout de même: "Tooo! queue-yi-re-dai-lait-de-chi!"... Bah oui, ça ne se cueille pas les letchis, rien d'autre ne se cueille d'ailleurs. Les fruits, ça se "casse".

J'aurais pu me dire: pas de quoi se moquer, je parlais français, à ce moment-là, de toute façon! Mais voilà ce que ce brusque éclat de rire signifiait: il signifiait que jusque là, j'étais bien une créole malgré mes "je", "tu" et compagnie, simplement une créole qui parlerait une langue étrangère, mais qu'avec mon "cueillir", je venais de révéler le fond de mon âme, et que c'était un fond... désespérément zoreil.

 


Les zoréoles, comme les immigrés à demi intégrés, forment un peuple particulier.
Dissemblables de leurs demi-peuples, ils ne peuvent se risquer à les juger sans risquer de paraître condescendants, et pourtant, ils sont les plus à même de le faire avec sincérité, car ils les connaissent suffisamment, et avec lucidité, car ils leur sont assez extérieurs.
Ils peuvent certes se sentir un peu perdus, ne se sentir appartenir à aucun peuple. Mais si la Réunion ne pouvait donner qu'une leçon, ce serait bien celle-ci: peu importe d'où l'on vient, si on se sent bien quelque part, si on aime un endroit, on y est chez soi.


J'annonce donc fièrement la réouverture de ce blog après de jolies vacances sous les Tropiques, avec une petite série sur La Réunion, sur ses défauts et ses qualités, avec lesquels elle m'a à nouveau étonnée, et à nouveau conquise.

 

*: ceci, bien sûr, est à prendre au second degré, car j'aime d'un amour pur et sincère tous les peuples du monde, et plus fort encore ceux qui viennent d'un pays où il neige ou qui ne mangent pas de vrai riz, les pauvres.

Publié dans oyez oyez

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chris 17/09/2010 17:23



j'ai beaucoup rigolé héhé !


de deux choses l'une : zoreil a plusieurs origines selon les ladilafé, celle dont tu as parlé, donc, mais aussi parce qu'ils prennent facilement des coups de soleil donc leurs oreilles
rougissent, ou alors, ces mêmes oreilles rougissent (de timidité ou de colère), mais c'est un signe qu'on ne voit que très peu chez les créoles à la peau mate, donc on les remarque. Ou moins
drôle, parce que quand un esclave s'échappait, le maître ordonnait qu'on lui coupe une oreille en punition...


 


l'autre, ce concours, je pense que ton article peut y participer : http://www.monnuage.fr/lareunion


 


énormes bises.



Maylala 17/09/2010 17:56



Heey le coup des oreilles rouges, je savais que ça se disait, mais non non non, mon père a toujours, toujours les oreilles rouges, et pourtant, c'est un vrai de vrai.


Et merci pour le lien, hum, j'y crois moyen et ce serait abusément du luxe de repartir, déjà, et puis il y aurait du remaniement à effectuer dans l'article pour qu'il corresponde vraiment à ce
qui est demandé... Mais je vais en caresser l'idée, et voir si elle se laisse apprivoiser, en tout cas re-merci-merci, j'en suis toute secouée/réjouie, et là il faut que je me remette de l'idée
de cette possibilité...



Jayce 14/09/2010 18:56



excellent article !!!.. je me suis reconnu un peu.... apres 10 ans passé en metropole  ... je suis revenu avec un certain décalage linguistique, mais je pense que c'est une question de temps
d'adaptation... lorsque tu retrouvera la reunion pour un peu plus longtemps que des vacances ça reviendra .... tu connais l'adage chasse le naturel et il revient au galop !! ;0)  



Maylala 17/09/2010 18:03



Justement, vois-tu, il est difficile d'identifier sa nature, dans ces conditions.


Voilà, j'ai placé ma minute dramatique, mais que l'on se rassure, comme le monde est bien fait, en vrai, j'ai plus de deux chez moi, plus de deux vies, et la faculté à me plus-que-dédoubler
assortie.