A noyer l'oubli

Publié le par Maylala

Ville de Saint-Denis de La Réunion, un mardi, 18h30.

Par un charmant concours de circonstances (un patron super au point, une banque qui me prend pour une adolescente, et des dépenses inconsidérées dignes d'une adolescente), je n'ai sur moi qu'un euro... trente-quatre centimes en poche, et deux heures à passer avec moi-même.
Seules richesses encore en place: un lecteur MP3, batterie pleine; un téléphone prêt à expirer; du papier, des cartouches, une plume, une température clémente. Pas assez d'expérience pour espérer me faire offrir un verre (et pas assez de décolleté), trop de vent, pas assez de lumière pour espérer écrire dehors.

Au Mac'Do (le mieux que je puisse faire), il n'y a que l'expresso qui soit compatible avec mon budget.
Je me souviens que je n'aime pas le café. Je sors. Je me souviens que des circonstances similaires m'avaient amené à pleurer au-dessus d'un certain café trop amer, un autre jour. Je rentre. L'image d'un capuccino renversé sur des lignes bleues me revient. Ce texte-là parlait... d'un aventurier perdu.

Putain, j'ai besoin d'écrire.
Putain, j'ai besoin de tout dire.
De dire le goût de ce café dégueulasse, qui n'a rien à voir avec celui d'une certaine maison qui a brûlé en mon absence.
De dire l'oubli, la perte de la moi de Paris en même temps que de la Paris de moi, de l'habitude d'être seule, du froid mordant et du gris isolant du ciel.
De dire l'incompréhension du départ, l'impossibilité du retour, l'invraisemblance scientifique du voyage dans le temps, l'impossibilité mémorielle de l'Avant.
De dire les abandons, involontaires, provoqués, et la permanence d'autres présences, rassurantes et pesantes à la fois, les pressions à se relever.
De dire l'invraisemblance aussi du fait qu'aujourd'hui sera du passé, aujourd'hui ou plutôt ces jours-ci, dont il est si difficile de se défaire, dont il manque l'envie de se défaire.


Comme me voici partie loin, en moins d'un an! J'ai oublié de m'écrire des bilans, de graver un petit bâton par jour, de laisser des preuves que tout s'est fait au fur et à mesure, des graduations pour témoigner d'une gradation, quand je me sens parachutée dans le jour présent comme un nouveau-né.

Comme si mes identités successives appartenaient à mes histoires d'amour successives. A mes amours perdus, à mes amants délaissés.

J'espère qu'eux ont bonne mémoire, qu'ils n'ont pas comme moi perdu le fil, et qu'ils pourront, voudront bien me rappeler, un jour, que dans ce temps-là, j'ai existé.

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dawn 11/06/2012 14:47


perso j'adore la sensation que tu décris, ces moments suspendus entre deux bus où on se sent fondre avec le paysage tellement qu'on n'existe plus... on ne doit rien à personne, personne n'a
besoin de nous.. du coup, plus rien à perdre, plus aucune peur... Et puis écrire, ...oui, et regarder...
et à la Réunion en plus!  quelle chance! 

Maylala 13/06/2012 08:57



Bonjour Dawn et bienvenue!


Je ne sais pas très bien de quels bus tu parles, mais je dois te remercier pour ton point de vue sur ces moments de solitude avec soi-même. C'est vrai qu'ils sont une chance, qu'ils peuvent
l'être si on l'a décidé. Plus rien à perdre, un cortège de sensations, et pourvu qu'on écrive sur ce qui tient à cœur, un cortège de sentiments, même face à soi seulement...


J'ai de la monnaie, c't'aprem j'me paie une bière et je retente le coup :)


Par ailleurs, je te lis un peu, et j'aime beaucoup ce que tu fais, je te dis donc à bientôt!



Mademoiselle Catherine 06/06/2012 11:49


Il ne m'est pas aisé de sortir quelque chose de mes moments de détresse, car ma pudeur m'interdit de les partager, sous quelle que forme que ce soit. Alors je les garde pour moi, ce qui fait que
ça tourne en vase clos. Et ce n'est jamais sain.


 


Encore que pour l'instant, je serais plutôt dans le même état d'esprit que Fiona Apple qui déclara en interview  "If I'm having a good time and I'm happy and things
are going really well, why would I wanna stop what I'm doing to go and write at the piano?"


Et je compte sur ma mémoire pour se souvenir aussi des bons moments et aller à l'encontre de cette phrase du "Château de ma mère" de Pagnol: "Telle est la vie des
hommes; Quelques joies très vite effacée par d'inoubliables chagrins". A nous de faire en sorte que les joies prennent plus de place que les chagrins dans notre esprit (c'est dans doute le
travail de toute une vie, mais il me semble que c'est une bonne arme pour combattre l'aigreur).


 


P.S. Cela nous donne un merveilleux prétexte à faire la fête

Maylala 10/06/2012 07:07



Merci pour Fiona Apple, je ne connaissais pas, j'ai écouté deux trois trucs c'est sympa.


Sa phrase vaut aussi pour les moments de détresse, je m'en rends compte, quoi que pas pour les mêmes raisons. Ecrire dans les moments de bonheur, ça peut être ne pas en jouir comme il se doit.
Mais écrire quand ça ne va vraiment, vraiment pas, c'est fixer la douleur, lui mettre des mots toujours insuffisants dessus, lui ajouter de la réalité et de l'espace, se faire plus mal encore.


"Si je dispose d'assez de froideur, à un moment donné, pour envisager d'écrire sur ma douleur, pourquoi voudrais-je le faire, et risquer de m'effondrer pour de bon?"


 


Tu as raison, parfois, il n'y a rien à "en sortir", que ça soit par l'analyse ou la création. C'est comme ça et c'est moche.


 


En attendant que revienne le goût de la fête, et l'occasion de tout rendre moins frais...


ps: pardon si jamais je réponds un peu à côté : )



Mademoiselle Catherine 06/06/2012 04:33


Je ne sais pas si l'oubli est davantage une "malédiction" que la mémoire parce que j'ai tendance à me souvenir de tout. Et à chercher à comprendre.


Dans le cadre d'une relation qui se termine, quelle qu'elle soit, le sentiment d'abandon n'est pas agréable, mais l'incompréhension, c'est pire que tout.


J'apprends, pour ma part, à ne plus chercher d'explications. Ca me demande des efforts, mais je pense être sur la bonne voie.


Ne reste que la mémoire. Et là, c'est le temps qui fait son ouvrage...

Maylala 06/06/2012 06:49



Je cherche aussi à comprendre, vois-tu, même en ayant de moins en moins d'éléments et des éléments de moins en moins précis...


Comme de toute façon, on ne comprend sûrement jamais vraiment rien, la frustration doit être la même, peut être?


Je ne sais pas. Je crois que j'aimerais quand même avoir du vieux grain à moudre quand celui qui est trop neuf est trop douloureux. J'aimerais pouvoir prendre du recul et quand même voir quelque
chose, pouvoir, une fois que la tristesse est devenue moins désespérante, me rappeler des bons moments, et de ce que ça faisait de les vivre, de pouvoir écrire là-dessus, en bref, pouvoir en
"sortir" quelque chose.


Ce que tu dois certainement être capable de faire, toi, avec tes souvenirs, les analyses que tu en fais, en musique, en textes...


Et en fait, en réalité, j'ai un peu de mémoire, mais presque uniquement des moments les plus mauvais, chez moi ce sont eux qui marquent le plus. C'est valable pour bien plus que les histoires
d'amour, et ça doit plutôt être ça, ma malédiction à moi.


 


ps: tu es mon 200-ième commentaire :)



Gaelle la plus belle 06/06/2012 00:14


Mais au moins comme ça tu es sure de savoir qui c'est :-)

Maylala 06/06/2012 06:35



Ptet bien... Mais ptet pas pour les raisons que tu crois :)



Gaelle la plus belle 05/06/2012 23:48


Eh, mais c'est triste tout ça!

Maylala 06/06/2012 00:01



Toi tu me fais rire en revanche, avec ton pseudo :)