Café de Proust

Publié le par Maylala

Je n'aime pas le café.
Ce qui fait de moi une bien piètre Réunionnaise!!
Cette amertume qui reste sur le palais, il me faut la masquer à grand renfort de sucre, ce à quoi mon Surmoi s'oppose vivement (du gras, du sucré, d'accord, mais en échange de vrai plaisir uniquement).

Pourtant j'adore l'odeur du café.
Pour elle même, et pour ce qu'elle évoque.

Chez moi, le café occupe une place à mi-chemin entre la drogue douce et le folklore. On y ajoute à la posologie "matin midi et soir" les cafés sociaux. Ce qui peut faire beaucoup.

J'adore les moments du café.

Il y a bien sûr ceux des petits déjeuners. Petits déjeuners de vacances ou de week end, s'entend, quand la famille est réunie et d'excellente humeur globale, tous participant à la préparation du café-lait-jus-d'orange-et-tartines-débordant-de-beurre-autant-que-d'amour pour ma mère, tous ravis de pouvoir inverser les rôles et prendre soin d'elle.

Il y a des pauses café "entre grands". Dans un lointain (et glorieux) passé, nous n'étions que deux enfants à nous partager ma mère, et ces cafés sont l'occasion pour mon frère et moi de la reprendre aux autres un moment. Alors, on s'installe à table, avec dans l'idée qu'on n'en sortira pas avant que nos tasses soient vides, et si les enfants sont là, qu'ils se passent de nous! Mais bien sûr, on parle surtout d'eux. Ils ne s'en rendent pas compte, mais ils sont les centres de chacune de nos trois vies.

Il y a aussi des cafés à spectre plus large.
Ma mère prend toujours trop de sucre, alors il en reste toujours au fond de sa tasse, et les plus petits se sacrifient pour éviter le gaspillage, et pourquoi pas, la vaisselle.
Un peu plus grands, ils ont droit à une timbale avec de l'eau chaude, encore trop de sucre, et du café en guise de colorant. La couleur de cette eau-de-café fonce à mesure qu'ils grandissent, et ils restent de plus en plus longtemps à table avec les grands, et participent de plus en plus à leur conversation. Un rite initiatique qui vaut bien mieux qu'une première cigarette, par exemple.

Enfin il y a des cafés à invités, invités qui sont le plus souvent plus justement des membres de la famille (ou assimilés) qui passaient dans le coin, et qui resteront bien une petite heure au moins, si vi insiste!
Ce sont le plus souvent des femmes (ou du moins, chez nous, ce sont elles qui parlent!), et les conversations (oui monsieur le chroniqueur) tournent le plus souvent autour de l'intime: les problèmes de couple de telle cousine, le moral de telle soeur, le comportement de tel mari, l'évolution de tel enfant...
Je n'ai jamais vu en cela des commérages, car on y parle de chacun en évoquant son enfance, en invoquant sa sensibilité, ... en fait,
avec bienveillance.


C'était surtout le cas des cafés de chez ma grand-mère maternelle.
J'ai l'impression d'y avoir pris des leçons de sagesse, et d'y avoir mieux appris à comprendre le monde et les autres qu'à travers toutes mes lectures réunies.
Pendant les cafés auxquels je n'assistais pas, il a dû être question de moi (c'est que j'ai causé ma part de soucis!). Et je suis émue à cette idée. Car quand ma grand mère parlait de quelqu'un, c'était à la fois avec beaucoup de clairvoyance et avec beaucoup d'amour. Et donc, d'amour qui semblait... mérité, pas issu d'illusions, de l'amour pour soi, celui que beaucoup recherchent toute leur vie...
Et ma grand mère, sans rien avoir du cliché de la vieille dame douce et transparente, ma grand mère, qui disait tout haut ce qu'elle pensait et en pensait des vertes et des pas mûres, était admirée, respectée, et surtout aimée de tous, et de moi en particulier.


Je suis en train de prendre un café. Je n'en prends normalement que lorsque mon Surmoi m'y autorise, pesant que le pour l'emporte sur le contre, ce qui n'arrive, en général, qu'à La Réunion et dans l'une des situations énumérées ci-dessus. Il se trouve qu'aujourd'hui j'ai eu froid et que j'avais tout juste assez de monnaie pour un café, et que mon Surmoi a acquiescé.

Je suis en train de finir ce café.
Et malgré le sucre que j'y ai mis, l'amertume va me rester longtemps. Côte à côte avec celle qui me reste des moments à jamais révolus.
       Car tout change.
       Et je suis loin de ma famille.
       Et ma grand mère n'est plus de ce monde.
      
Le goût du café m'a fait revivre le passé, mais pour mieux me rapeller qu'il est définitivement perdu. Et dans ce café, en plus du sucre, il y a eu quelques larmes.


Je rentrerai pour les vacances. Et mes frères et soeurs auront un café moins clair, et en seront fiers.
Le temps, en passant, emporte certaines choses à jamais, mais du même coup il en amène de nouvelles... 


              ...que les enfants ont la sage impatience de vouloir découvrir.










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Jayce 12/11/2011 17:05



Alors il est comment mon café ???


on aura mis du temps... et puis finalement ... ;0)



Maylala 15/11/2011 20:57



Il est bien, il est très très bien, et effectivement il a mis le temps!


Mais ça va... Il était encore chaud!



Jayce 08/02/2010 09:25


ok;.. là c'est gagné, t'es contente !! je suis au bord des larmes !!!! WOuahouu... j'ai un paquet de souvenirs qui sont remontés d'un coup, c'est doux et puissant !! les cafés avec ma maman et
ma grand-mère sous le pied de mangue, les fonds de tasses sucrés.. et mon premier vrai café de grand a table avec les autres !!! tout ça joliment raconter, bravo et merci !!!! whouaaouu..
;0)

ps: tu me fera plaisir de venir prendre le café à la maison !!! ;0)


Maylala 08/02/2010 11:05



Hier justement, je discutais avec une amie du fait qu'avoir grandi à La Réunion, c'est avoir eu une enfance bénie. Et sans qu'on soit de la même famille ni tout à fait du même coin, on a trouvé
dans nos enfances beaucoup de points communs! Mais j'ai oublié de lui parler du café... Alors que visiblement, ça fait aussi partie du "socle commun", diraient-ils à l'Education Nationale.
Ravie en tout cas, non pas de t'avoir amené au bord des larmes ;) , mais que tu aies aimé! Et pour un 'tit café, si vi insiste, mi dira pa ou non!