Cette couleur qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède
J'ai naturellement le teint "hâlé".
Et j'en suis plutôt contente!
Quand mes camarades de la chorale du collège et moi avons appris la chanson "Mélissa", qui dit que "Mélissa, métisse d'Ibiza, a des seins tout pointus", ma copine Mélissa s'est fâchée tout rouge contre notre professeur (c'était assurément de la médisance: elle n'avait pas de seins du tout) tandis que moi, qui ignorais les sens des mots "métis" et "Ibiza", je l'enviais.
Assurément, des mots si bien assortis, si exotiques, si grandioses à mon oreille, ne pouvaient être autre chose qu'une incantation, un titre, un honneur!
Un peu comme "Seigneur-Dieu-tout-puissant", ou, pour paraphraser une autre copine de ce temps-là, "Doux Jesus Marie Brizard"!
Il faut dire que le mot "métis"*, à La Réunion, ne veut pas dire grand-chose. Tout le monde l'est plus ou moins, métis, y compris les deux copines évoquées ci-dessus, respectivement rousse et blonde, et toutes deux à la peau blanche.

Bref. Cette déification de la "métisse d'Ibiza" m'est restée.
Et quand j'ai appris un peu après que j'étais moi aussi métisse (même sans être d'Ibiza) j'ai été fière. J'étais le vénérable produit d'amours réputées difficiles, ou tout du moins "rares", en dehors de chez moi. Une personnification de ce qui fait la fierté de La Réunion. Avec une jolie couleur ensoleillée.
La classe, pour résumer.
Sauf que bien sûr, à mon arrivée sur le continent... on a voulu me spolier de mes Glorieuses Origines.
Parce que bien sûr, ici, on me prend pour une "Arabe" (au sens large).
Sincèrement, ça me va! Je veux dire, je n'y vois rien de vexant. Pour parler très schématiquement, moi, petite, je voulais faire princesse des Mille et Une Nuits. Vraiment, le principe ne m'offense pas le moins du monde.
Si on vient à moi en me disant, "Est-ce que tu es Libanaise / Algérienne / Marocaine / et cetera ? ", je réponds gentiment que non, et j'en profite pour faire mon placement produit, "La Réunion l'île intense, l'avion d'accord ça coûte un bras et demi mais ça vaut le coup" et tout est pour le mieux.
Si au moment de me servir le plat que j'ai commandé, on me dit "attention, il y a du porc!", je revêts mon sourire de Joconde, je dis "merci mais servez-moi quand même", et je pars, me semble-t-il, nimbée de mystère (j'ai trouvé mieux depuis, mais je n'ai pas encore eu l'occasion de tester).
Si je me fais draguer / reprocher ma tenue (parfois, c'est difficile à trancher) d'une façon très familière, tendance maaaiis-ouiii-mec-ça-se-voit-que-je-suis-forcément-ta-soeur-ou-tout-comme-fais-toi-plèz!, je... eh bien, comme quasi tout le monde, hein, je passe mon chemin en faisant comme si je n'ai rien entendu.
Mais les jours où je ne suis pas d'humeur, et où la conversation avec quelqu'un commence, regard circulaire, ton goguenard, par "Ah toi, t'es pas vraiment française!"... Ces jours-là, plus de patience, plus de calme résignation qui tiennent.
Ces jours-là, il m'apparaît évident que si je lui explique La Réunion, ce n'est absolument pas de la honte vis à vis de son ignorance ni du regret vis à vis de son jugement expéditif que je vais lire dans les yeux du type d'en face... mais plutôt quelque chose comme "Ben oui, j'avais bien raison quand même, elle n'est pas vraiment française quoi".
Et à cette idée, la frustration accumulée poussant un peu par derrière, mon sang ne fait qu'un tour.
- Je suis française.
- Quelle origine?
- Française.
- Nan mais tes parents alors?
- Français.
- Tes grands-parents?
- Français.
- ...
- Mes arrière grands parents aussi.
- Et tu viens de quelle ville?
- Paris.
- Pas Paris, Paris, hein? Le 93, Saint-Denis? Vas-y quelle cité?
- Paris, 75, capitale de la France, pays de naissance de ma famille depuis plus de générations que ce que tu saurais compter, pays d'où vient la moitié des fruits et légumes que je mange, ah, et des viandes aussi.
- Non mais tu manges pas de porc?
- Sii! Et même trois fois par jour! Quatre quand j'ai de la terrine de sanglier et du Bordeaux au goûter!
- Tu te fous de moi là non?
- Ça dépend. Si je dis oui, tu me la fais plus vite, ma photocopie?
Justifier la couleur de sa peau? Y'a des jours où la "métisse" (française ou pas), ben elle n'a pas que ça à faire.

*: Je viens de voir le mot "métis" employé dans un contexte hautement réunionnais, à savoir l'élection de Miss Réunion, et j'ai voulu vous raconter.
Une des candidates est présentée comme "une irrésistible métisse créole-asiatique". C'est la dixième du lot à avoir la peau "café au lait", évidemment, et toutes, bien sûr, sont des "mélangées". Mais c'est la seule qui ait visiblement réclamé l'appellation, le sien, de métissage, étant peut-être plus récent, et un peu plus visible.
(Ou bien, plus vraisemblablement, le sujet n'a pas passionné le journaliste - la phrase vient d'un TV magazine bien de chez nous, bien sûr.) (La fille s'appelle Ornella Chane-Po, pour ceux que ça intéresse.) (Si ça se trouve, ça va me générer quelques visites incongrues via moteurs de recherche.) (Si vous êtes arrivés ici en cherchant des infos sur la prochaine Valérie Bègue, sachez que l'on donne la n°1, Laurianne Valmont, pour favorite, mais qu'elle ne va pas aller loin parce qu'elle ne mesure que 1 m 70. Oui, la vie est cruelle. De rien.)
Bref. A la base je voulais juste dire: c'est drôle, la façon dont le sens du mot a glissé.
(Images:
#1: un truc que j'ai trouvé en googlant "La Réunion métissage", et qui de base est sous-titré "Le monde est réunionnais".
#2: bébé Cadum 2009, Maï-Anna - puisqu'on parle d'élections! Et je l'ai trouvée sur un forum contre les discriminations positives... Les gens voient décidément le mal partout.)