31/07/12
// Article daté du 6 janvier 2011, jamais publié, jusqu'à aujourd'hui.
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L'autre jour, je discutais avec un ami d'un documentaire, Ce que Darwin ne savait pas encore, dont je vous ai déjà parlé, qui a inspiré ces articles-ci. Dans lesquels il était question de progrès de la science.
Nous en discutions, donc, et forcément, nous en étions venus à parler éthique, sujet qui m'embête, car je ne vois pas où positionner mes limites, car je ne vois pas sur quoi je les baserais. Comme il faut bien avoir un semblant d'opinion, parfois, j'ai coutume de marmonner un truc du type "être simplement humain", mais je compte bien arrêter cette année.
L'ami quant à lui me racontait qu'à son avis (que, qu'il m'en excuse, je trouve tout à fait artificiel), la science, en particulier la médecine, ne devrait pas aller plus loin que "la création de l'Homme". Par exemple (cf. à nouveau les articles sur-linkés) pour ce qui est de chatouiller notre matériel génétique afin de lui faire exprimer ses talents cachés qui nous arrangeraient, l'ami disait: no way.
"Même si ça guérit des maladies?" avais-je demandé, le coeur gonflé d'humanisme et d'amour pour mon prochain. "Même si ça empêche des gens de mourir? Des gens sympas?"
Et c'est là qu'il m'a dit un truc tout bête et absolument formidable. Il m'a dit: "A quoi bon retarder l'heure de sa mort?".
Et alors, aussi incroyable que ça puisse paraître (je m'étais connue plus obstinée et en plus je le savais déjà ça, qu'on meurt quand même à la fin), peut-être trois ou quatre jours après avoir écrit cet article, je n'ai pas refusé l'idée en bloc, et j'ai commencé à comprendre. Un peu. Quelques jours après avoir juré devant tous les dieux et devant tous les hommes que je refusais l'idée de la mort, je me réconciliais avec elle. Et j'avais l'impression presque confortable... de lâcher prise.
En fait, j'aime depuis longtemps l'idée de la mort, et même, de la mort jeune. Inconditionnelle des tragédies grecques, solidaire de l'Antigone d'Anouilh jusque juste avant ses regrets. Mais alors, rien que pour des personnages. Il m'a certes fallu un peu de temps pour faire la différence d'avec les vrais gens. Aussi, c'est que la nécrosympathie est aisée tant qu'on ne salue que de loin la grande faucheuse.
Et c'est que je suis une rebelle, moi, messieurs-dames. Oh oui je voulais mourir demain quand j'avais 14 ans (pour que l'univers entier me pleure et regrette la façon dont il m'avait fait vivre), oh non je ne voulais plus que personne parte et moi non plus d'ailleurs quand j'en avais 20 (que, s'il y a un dieu aux commandes, il sache que je désapprouvais sa façon de faire).
Mais justement, ce lâcher-prise là se faisait sans rébellion. Plus par épuisement. Par... vieillissement. Je visualisais ça comme une foule de gens raisonnables, pâles comme des zombies, se ressemblant tous, m'appelant d'une seule voix à les rejoindre, et je moi y cédant. Or j'ai toujours trouvé ça nul les zombies, je veux dire, en quoi est-ce que ça fait peur, à la vitesse où ça va?
Et puis comme souvent dans ma vie, le salut m'est venu d'un livre, Rien ne nous survivra. Ecrit par Maïa Mazaurette, dont je lis avec beaucoup de plaisir le blog mais dont j'ai pris le livre par simple curiosité, ne m'attendant pas forcément à l'aimer, et ne m'attendant sûrement pas à en être tellement chamboulée. Tellement, vous dis-je, qu'au 31 [décembre, ndlr], au lieu de boire du champagne et de souhaiter aux gens du bonheur comme tout le monde, je voulais mourir à 25 ans et buter du vieux.

Que je vous raconte.
L'action se déroule aujourd'hui, demain, en tout cas elle est très actuelle, et très proche aussi (y'a des jours où j'adore vivre à Paris, en plus il y avait tout plein de trucs qui se passaient à Place d'It' et à Austerlitz - et je viens d'en faire beaucoup pour mon anonymat, dites moi).
Sauf que le monde, bon, la France pour commencer y est toute chamboulée parce que les jeunes ont décidé de se révolter contre la façon dont les choses fonctionnent et ils sont bien décidés à ne plus subir l'héritage des anciens sans rien dire: et ça a l'air un peu limité comme ça au premier abord, esprit juste mai 68 mais ça va bien, bien plus loin, et ça n'a rien, rien d'idiot.
Ah, un extrait. Et le livre est très très riche mais comme ce n'est officiellement pas le sujet de l'article je vais simplement vous le recommander et peut-être en reparlerai-je, en particulier de la question jeune.
Et pour l'aspect qui m'intéresse ici: voilà. Dans la théorie développée pour unir ces jeunes, il est dit que l'on ne devrait pas vivre au delà de ses 25 ans. Qu'au delà, on prend la place d'un jeune, d'une part, et qu'on ne fait plus que s'accrocher, d'autre part. Qu'on ne vit plus vraiment. Que vouloir vivre longtemps n'est normal qu'en vertu d'une convention sociale et qu'on prend à peine la peine de la broder de justifications.
Dans le livre, les jeunes savent qu'ils vont mourir bientôt. Ils savent même à peu près quand. Et ça paraît plus qu'acceptable! Ça me paraît même bien, même tout à fait souhaitable (surtout à la fin). Et ce qui compte le plus, c'est que ça ne paraît pas bien comme ça l'est pour des personnages de tragédie, parce que le destin, parce que c'est contenu dans leurs essences, parce que c'est ainsi qu'ils s'achèvent, qu'ils sont parfaits, et cetera...
Non, étrangement, je trouve que ces personnages-là (Silence, l'Immortel peut-être pas, ce sont de vrais héros, mais les autres) sont presque vrais, très humains. Pas juste une facette d'humain chacun. Et réalistes. Et j'ai pu m'y identifier réellement, dans le sens où j'ai pu croire que moi aussi, vivant parmi eux la même histoire, j'aurais pu aimer la guerre, la faire, et savoir que je peux mourir demain en ayant non pas bien ou assez vécu, mais juste vécu.
J'avais cette espèce de conviction, voyez-vous, selon laquelle je mourrais tard, très vieille. Je me disais que cela justifiait ma lenteur à vivre. Que j'avais le temps. Voire même, qu'il fallait que je vive lentement, pour justifier cette longueur, pour avoir encore de quoi faire dans quatre-vingt ans. Oh non, je ne voulais surtout pas du grand amour pour aujourd'hui, car alors que me resterait-il à attendre? Je ne voulais surtout pas réaliser mes plus jolis rêves dès maintenant, car après, comment ne me sentirais-je pas vidée?
En fermant le livre pour la dernière fois (je ne le relirai pas de sitôt, il me faut le digérer encore), je me suis sentie d'abord vidée, achevée, consciente de la vanité de mon attitude, décidée à en finir avant mes 25 ans (peut-être pas à mourir, enfin sûrement pas de mes mains, je ne suis pas assez courageuse, mais au moins à m'anesthésier complètement), désolée de savoir que je n'aurais pas accompli grand chose d'ici-là, avec ce satané retard que j'ai pris, et avec les mauvaises habitudes qui s'étaient si profondément installées en chemin. Et j'étais dans une rage folle contre tout ce qui m'avait éloigné de mes rêves d'absolu, et si c'était comme ça, ma destruction serait absolue, elle.
Et je me retrouvais à appeler la mort de tous mes voeux, en un sens, par rébellion (ça m'aurait fait mal de céder à la sagesse populaire et à juste l'accepter pour quand elle viendra, je préférais largement dire que je la voulais mais comme à l'issue d'un combat). Mais quelque part, aussi, comme un renoncement, puisque même si j'y vois de l'entièreté, s'anesthésier c'est tout de même abandonner. L'année commençait fichtrement mal.
Et puis j'ai re-discuté avec l'ami du début. Qui m'a rappelé que j'avais encore un an et demi pour voir venir. Que ça me laissait le temps de me faire une opinion. Et qu'en fait, je ne lui parlais à aucun moment d'un choix, d'une décision, et que ça serait pas mal de penser à en prendre. Et à m'en donner les moyens. L'idée étant de prendre ma vie en main, quoi. Tout l'inverse de mon histoire de lâcher prise... et bon, pas du tout dans mes cordes.
Finalement je ne sais pas ce qu'il se passera à mes 25 ans et je ne fais pas un très grand effort pour le savoir. Je présume que ce qu'il y a de bien (sans colère, sans renoncement)... c'est ce qui se passera entre-temps?
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// Grandit-on jamais? En tout cas moi, je ne fais qu'aller de l'un à l'autre à l'autre à l'autre moi.