Never (land)
"Non non non! Je ne grandirai pas!", trépigne mon cerveau.
C'est qu'il n'est pas idiot.
Il sait ce que c'est que grandir.
Ca lui a paru souhaitable autrefois, mais dans une certaine mesure. Grandir jusqu'à avoir le droit de de choisir quand et comment faire ses leçons, par exemple. Ou jusqu'à être digne de confiance.
Pour ça, d'accord, et malgré les contreparties assorties.
Mais alors devenir vraiment adulte, non non dit mon cerveau, la fatalité ne passera pas par moi, ou bien, elle devra me passer sur le corps.
Souvent, quand une situation me paraît inextricable, je crois entendre une petite voix qui me dit: "tout a une solution".
Je ne sais pas quel esprit farceur m'a insufflé ce réflexe, quelle mauvaise fée a éternué sur mon berceau. Est-ce une idée inhérente à mon environnement? Familial, insulaire, culturel, humain?
Quoiqu'il en soit, cette voix exprime une opinion, et j'ai l'ouverture d'esprit ou la faiblesse de l'écouter.
Fort bien, s'il y a une solution, cherchons-la. Et pour commencer, identifions bien le problème.
D'abord, je me refuse à faire l'effort de m'assumer. Pour grandir, du moins pour le faire raisonnablement, le premier pas consiste en assurer le terrain, en se ménager de bonnes bases.
Mais comment me soucier suffisamment de moi pour fournir les efforts nécessaires? Je me soucie souvent de moi, mais de mon bien être immédiat, et en fait, avec pour seul but d'éviter le mal être immédiat. Ca doit être l'instinct de survie. Mais je n'ai pas assez de sympathie pour la moi-du-futur (est-ce que je la connais, déjà?) pour me donner du mal en prévision.
Si au moins le but me semblait agréable! Mais voilà ce que c'est que grandir: c'est avoir un travail, une obligation quasi-à-vie de me lever tôt, de rentrer tard, et en plus, de travailler entre-temps! Et faire toujours plus ou moins la même chose. N'avoir jamais le droit de ne pas avoir envie, sans bonne raison et sans médecin traitant arrangeant! Et devoir programmer ses rares vacances!
Je ne peux pas concevoir une vie que je ne pourrais pas mettre sur pause quand j'en éprouverais le besoin.
Je pense que si je ne me ménage pas de temps pour réfléchir à ma vie, si je me contente de la vivre, alors c'est qu'elle s'écoule sans moi. En pilotage automatique.
Et il est hors de question que je subisse ma vie. Hors de question de la gaspiller ainsi.
Grandir, c'est aussi se fixer. Vivre à un endroit. Avoir un "compagnon". Un travail.
Et comment, qu'on me l'explique, suis-je supposée choisir cet endroit, cette personne, ce travail? Je peux bien penser être satisfaite à un moment donné, mais je change, le monde change, et mes avis avec.
Bien sûr, il est toujours possible de changer, mais alors il faut penser aux conséquences financières, à la façon dont mes éventuels enfants le vivraient, ...
And here comes l'ennemi public numéro 1: Grandir signifie surtout assumer d'autres personnes que soi.
Je pense être déjà capable d'assumer certaines personnes, en cas de besoin. Sans réfléchir, juste par amour. Je serais même heureuse de le faire si ça devenait nécessaire. En fait, j'ai déjà de petites responsabilités, auprès de ma famille s'entend, auxquelles je ne tournerai jamais le dos.
Mais de là à m'en imposer de nouvelles!
Et pourtant, j'ai de nombreuses fois souhaité avoir des enfants.
Mais justement, je l'ai souhaité, bon, déjà sous influence hormonale et parce que j'aime les enfants, mais aussi et avant tout pour de mauvaises raisons.
Oh! Sûrement pas pour me perpétuer (que ce soit par les voies génétiques ou celles de l'éducation)!
Mais j'ai pensé en avoir pour donner un sens à ma vie, ce qui n'est pas sans rapport avec l'éternité. J'ai pensé, puisque je ne pouvais pas créer grand chose de bon par moi-même, que je pourrais repousser le problème à la génération suivante. Et écrire dans la case "bilan": "ai été un maillon plutôt positif". Car bien sûr, j'aurais eu des enfants formidables, et j'aurais été une bonne mère pour eux.
Et assumer le rôle de bonne mère, ça occupe une vie! Pas tout à fait en mode pilotage automatique, et, de toute façon, en ayant l'amour pour guide, ce qui excuse tout.
Voilà qui relègue les questionnements sur soi au placard. Et puis ensuite, hop! c'est au tour des enfants de se torturer à la recherche d'un destin. Sympa pour eux.
Pour moi, c'est de la triche.
Tout a une solution, n'est-ce pas? Il y a une deuxième voix dans ma tête, à peu près de la même nature que l'autre, mais qui ressemble plus à la mienne.
Et celle-là me dit: "S'il y a une solution, elle se montrera." Le destin, par définition, s'accomplit. Il me tombera dessus.
Compris. Je m'en vais attendre, quelque part du côté de la seconde étoile avant le matin.