Périr par les cartilages (Maman, ne lis pas ça)
Mon père est un homme fort.
Mon père, il dit que si tu le mets face à une armée, il gueule: "Le premier qui vient, il est mort".
Et mon père dit que le deuxième, le troisième et le quatrième aussi, bien sûr.
Mon père nous dit que la seule leçon que l'on doit retenir de lui, c'est qu'il ne faut avoir peur de rien.
Sauf que mon père en a une, de peur: celle de mourir d'un cancer du côlon.
Ou de quelque chose du coin.
A chaque douleur digestive, il se précipite chez le médecin, et demande à ce qu'on l'analyse. Et il n'y a rien de grave, et le médecin le lui dit, et mon père se dit qu'il devrait peut être en changer. Et il arrête le piment, diminue l'alcool, et se surveille, et prend ses médicaments bien à l'heure, et a le sommeil agité.
Je ne trouve pas cela irrationnel. Il a réellement mal. Et il doit avoir l'impression que c'est par là qu'arrivera sa fin. Je crois que son impression est vague et donc, sournoise, et que c'est pour ça qu'elle lui fait si peur.
Et vous, ressentez-vous en vous la façon dont vous allez mourir?
Malgré les apparences, dans ma demande, il n'est pas tellement question de destin.
Certes, la façon dont on meurt est souvent en soi, et il est bien possible qu'on la sente physiquement, quelque part. Comme mon père avec son système digestif, j'ai moi-même mes propres douleurs insupportables, elles ont lieu chaque mois, pendant presque une semaine, et sont proprement invivables.
Mais je ne pense pas mourir par là.
Car il ne s'agit pas d'avoir raison! Sentir de quoi on va mourir, c'est sentir un symbole.
Un tel pense mourir d'une crise cardiaque, parce que ses enfants lui font mille frayeurs, et qu'il se voit bien mourir pour ses enfants. Un tel autre, assassiné, car depuis toujours, il est persuadé que l'ennemi, c'est l'autre, et voudrait bien que son décès lui donne raison...
Sur le même principe que le portrait chinois, c'est une question intéressante. A se poser à soi même, à poser à d'autres à propos de soi, et à se poser à propos d'autres. On peut jouer sur les détails, se chercher la mort la plus incongrue qui soit. De la même façon, on peut se demander de quelle façon on voudrait se suicider, mais se priver des maladies et plus généralement, de ce qui arrive malgré soi serait bien dommage.
Voyez-vous pourquoi je ne pense pas mourir par voie utérine?
Parce que cela ne trouve aucun écho en ma personne. Mes enfants sont nés d'un autre ventre que le mien, et lui et moi n'avons, en dehors de ces douleurs, qu'une relation professionnelle et relativement sans éclat. Ces douleurs sont là mais elles ne veulent rien dire (ce qui, au passage, me les fais apparaître comme encore plus désagréables).
Parmi les gens que je connais, parmi vous, il y en a qui mourront, à mon avis:
-d'un cancer du sein
-de chagrin
-dans un accident de voiture
-battu par son conjoint
-des conséquences d'une mauvaise anesthésie générale
-en couche
-de suicide après avoir tué femme et enfants
-dans l'explosion d'une mine
-dans son sommeil
-d'impatience
-de vieillesse
-sans rien comprendre
-d'overdose
-d'oubli
-seul
-comme un con
-petit à petit
-deux fois au moins
-absolument jamais
-...
Le titre de cet article, quant à lui, me vient d'un livre d'Amélie Nothomb, Hygiène de l'Assassin (qui m'a laissé une impression plus que désagréable et donc, que je ne recommande pas, sauf aux plus resistants au cynisme d'entre vous).
Son "héros", un écrivain détestable, qui aurait plus vraisemblablement pu mourir de son obésité extrême, y est atteint d'un cancer des cartilages. Sans vouloir trop en dire, il finit par réaliser que les cartilages sont un détail, mais un détail très marquant de ce qu'il y a eu de plus déterminant dans son passé, et se réjouit de la tournure qu'ont prises, pour Lui, la vie et la mort.
Il faut savoir que cette maladie n'existe pas dans le monde réél. Amélie Nothomb l'a inventée pour son personnage, et l'a inventée afin de donner le sens qu'elle voulait à son histoire. Et puis, toujours sans trop en dire, elle le fera mourir autrement, car le monsieur aura changé d'avis, à propos de la fin qu'il se sentait mériter. Personnellement, je l'aurais fait mourir d'étouffement, humilié devant ceux qu'il avait humiliés, mais il paraît que j'ai lu trop de livres à "jolie" morale, et que ce ne sont pas là les meilleurs.
On me dit souvent, car je suis encore relativement jeune, "oh mais tu ne te connais pas encore, mais ça viendra". On m'a aussi dit que les choix qu'il faut faire, dans la vie, sont à faire de façon à ce qu'ils soient cohérents avec soi-même. Ne me connaissant pas, j'ai toujours du mal à différencier ce qui peut être cohérent avec moi même et ce qui l'est avec un des personnages que je fais parfois de moi.
Mais cette question sur la façon dont je vais mourir m'aide à répondre à la question de mon identité, indépendemment, je crois, de mes personnages:
Pour ma part, et peu de mes idées sont revêtues à ce point des apparences de la certitude, je pense mourir d'une tumeur au cerveau.
D'ailleurs, en vous écrivant ces mots, je la sens pousser encore un peu plus.