Vendredi 25 novembre 2011 5 25 /11 /Nov /2011 20:54

Il me reste une heure à passer à Paris.

Je ne la passe pas à mon jardin, j'y suis allée hier car il faisait meilleur, et aussi, j'aurais peur que, mes pieds s'enfonçant dans la boue claire des allées, je ne finisse plantée là, incapable d'emprunter les ailes d'un gros oiseau de fer pour partir demain.


Alors, je me suis installée à ma bibliothèque. Car Paris, toujours, sera pour moi une ville de livres.

Je ne pense pas tout de suite à un "classique", mais à Rien ne nous survivra, le livre écrit par Maïa. C'est que de la bibliothèque, celle du XIIIème, j'ai vue sur la place d'Italie, sur le centre commercial, sur la mairie, et sur la rue où je vivais.

J'ai eu beaucoup de plaisir, à mon arrivée, à découvrir des lieux où se déroulaient des livres que j'avais lus, mais j'en ai eu bien plus encore, une fois installée, à lire de nouveaux livres et à voir de nouvelles scènes   avoir lieu dans des endroits devenus miens.

Des films aussi, comme ce "Midnight in Paris" que j'ai vu juste avant de partir pour l'Allemagne, dont toute l'ouverture, filmée "à l'amateur", je crois, m'a rappelé que mon chez-moi, ma modeste propriété partagée était pour d'autres, par-delà le monde, un rêve, un modèle, une ville idéale - ce que je sais bien qu'elle n'est pas.

Dans le livre de Maïa (qui a vécu ou travaillé dans le XIIIème, c'est certain), les descriptions de Paris mise à sac m'ont encore plus gonflé le coeur d'orgueil, mais d'un bon orgueil, celui qui nous rend si fier d'avoir pour ami quelqu'un dont on nous dit du bien et du vrai.
Cette ville, ce quartier que je vois par la fenêtre sont tellement miens qu'ils le seraient encore détruits, et même, que j'aurais le droit de participer à cette destruction, qui serait une ultime étape dans mon appropriation.



Elle est à moi, Paris, je me suis battue pour l'avoir et elle m'appartient!
Ou plus exactement, elle m'a appartenu, car depuis mon séjour en Allemagne, j'ai perdu une partie de mes titres, et si je les acquiers à nouveau, un à un, depuis mon court retour, je sais que je ne suis plus autorisée qu'à une autorisation ponctuelle. Comme une dernière nuit, de derniers gestes que l'on aura longtemps connu par coeur, pour dire au revoir.

Le titre par excellence, celui de Grande Maîtresse du Métro, matérialisé par ma carte Imagin'R, bam bip clang j'ai mes portails réservés, je dégaine deux fois plus vite que mon ombre, vingt fois plus vite que les assimilés-touristes avec leurs bouts de carton, je prends l'escalator à droite, je dépasse à gauche, je choisis la bonne rame, j'ai le plan dans la tête, je ne suis pas pressée du tout mais je file comme le vent. Je suis toute-puissante.


Paris m'appartient, mais elle appartient aussi à tous les autres.

C'est qu'il faut tellement payer, tellement se battre pour s'y faire une place (du moins pour une petite créole comme moi) qu'on se sent y avoir gagné le droit d'y régner sans trop de partage. A la limite, en s'accommodant des autres en guise de paysage.
C'est sûrement beaucoup pour ça si les parisiens ne sont pas sympas, et si soit vous les gênez, soit ils ne vous voient pas.


Moi, à Paris, j'aime ne pas être vue.
Oh! On y est vu, et c'est bien agréable pour s'inventer des histoires (je me plais à croire que j'ai intrigué des passants, par mes lectures, mes yeux rougis, mon air exotique - alors que je ne suis pas le moins du monde exotique ici, encore un bon point). Mais on peut aussi ne presque pas voir qu'on est vu, ou oublier qu'on a été vu, les visages passagers, le souvenir de leurs expressions et des mots qu'ils auraient prononcés vite avalés, anonymés parmi des milliers d'autres.

Paris est donc une ville où faire une cure d'isolement, comme on fait des cures d'air frais à la campagne.
Mon grand départ aurait été bien vain si, il y a quatre ans, j'avais débarqué dans un village où l'on m'aurait questionnée chaque matin sur ma santé. A Paris, ville sans étoile, je fais part de ma santé à qui je veux, quand je veux.

Paris, ça a été la liberté.

 

Une amie m'a dit un jour qu'elle voyait dans la dynamique de la capitale un  immense robot, une mécanique complexe et bien huilée. L'image est parlante et juste, pour autant je ne me suis jamais sentie comme un de ses rouages, mais peut-être comme un grain de sable bien géré, un tout petit grain de basalte au milieu des superbes, massifs blocs de roches calcaires.


Je les ai admirées, je me suis sentie minuscule, parfois insignifiante face à cette Grande Histoire (passée et présente).
Mais c'est aussi là que j'ai vécu de mes plus grandes Histoires intérieures. Paris a rempli mon coeur, ma tête, mes yeux, mais la vie que j'y ai menée en tant que grain de sable m'a laissé assez de place, assez de loisir pour, par exemple... M'y mettre à écrire.

C'est tout près d'ici que j'ai écrit, par exemple, mon premier conte. Et plus que le conte, c'est l'état dans lequel je me trouvais en l'écrivant qui est une vraie, une remarquable "première fois", qui a été comme toutes les premières fois une découverte de soi.

 



J'appartiens aux lieux qui m'ont vue grandir, et où je retourne demain. Mais ceux que j'ai conquis moi-même, adulte, m'appartiennent.
Si en plus il y a de la passion, et du chemin accompli ensemble qui s'en mêle, je crois qu'on peut parler d'amour.

Alors je suis à Paris et Paris est à moi. Et tant pis si ni elle ni moi ne sommes très fidèles... Nous sommes en quelque sorte d'éternels fiancés.

 

http://us.123rf.com/400wm/400/400/tupungato/tupungato1108/tupungato110800114/10341834-paris-france--vue-sur-la-ville-a-rienne-avec-la-passerelle-debilly-et-de-la-seine.jpg

Ah, et je reviendrai!


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Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 15:56


Il me reste une heure à passer dans Paris.

 

 


S'il n'avait pas plu, je me serais certainement rendue au Jardin des Plantes, mon jardin, celui qui est plus fort que moi, qui impose à mon coeur son rythme à lui quand je le visite, qu'il m'apaise en automne avec ses longues allées et sa vue sur château (je suis alors princesse, ou courtisane, en tout cas j'ai une robe dont l'ourlet racle la terre claire), qu'il m'intimide en hiver, avec son couvercle porté haut de nuages gris et quelques fois son manteau blanc qui semble dissimuler des secrets millénaires, qu'il me coupe le souffle quand au printemps ses cerisiers sont en fleurs (un peu plus tard, et d'un rose plus vif que partout ailleurs), qu'il m'invite toute entière à la fête et me laisse apercevoir, je crois, ce que doivent représenter pour les enfants de là-bas les vacances d'été à la campagne, chez la grand-mère.

 

 

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Je n'y suis pas mais je l'imagine tout à fait sous la pluie, mon jardin, encore plus vert, d'un vert qui engloutit les îlots de fleurs, eux qui sont un peu classés par couleur, mais assez vaguement pour n'imposer aucune rigidité. A vrai dire il n'est que poésie, mon jardin, un peu comme si les fleurs, les arbustes et les autres pousses (par exemple, on y fait pousser du blé, du blé en plein Paris au printemps) s'étaient rassemblés d'eux-mêmes, selon leurs affinités.


Les roses s'isolent un peu entre elles, mais elles sont déjà si nombreuses et si différentes qu'on ne peut les accuser de véritable sectarisme, les Ronsard, les Comtesse de Ségur côtoyant sans hauteur les Uderzo.


Quant à mes fleurs préférées, elles ne toléraient, elles, au printemps dernier (à mon dernier printemps avant longtemps), pas plus de divergences raciales que des variations dans une stricte palette de couleurs. Mais mes pavots des Alpes, blancs, jaunes, orange, rouges et roses ne vivent pas au jardin, ils y sont invités pour un temps déterminé, et sur la scène de choix que fournissent, au printemps, l'herbe verte et les soins des jardiniers, ils offrent une exposition, un spectacle. Pendant deux ou trois mois, suspendues sur des tiges, longues, solides et pourvues de poils, qui contrasteraient d'une façon troublante si on les voyait, mais qu'on ne voit pas plus que les câbles qui retiennent les décors au théâtre, les corolles en papier de soie dansent avec le vent, et figurent des centaines de papillons trop attachés à la terre pour s'envoler.


 

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Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 21:29

 
J'ai eu la chance d'effectuer, pendant mon Erasmus en Allemagne, un "stage de compétences inter-culturelles".


 

Ça a été (mais ce n'est pas le sujet) une des meilleures parties de mon séjour, puisque ça a compris une union ponctuelle mais forte avec d'autres personnes, étrangères ou allemandes, par la simple communauté de manque de sommeil. (C'était pendant le week-end du Kölner Lichter, par exemple, et en tant qu'hôtes allemands de plus en plus conscients de nos devoirs en tant que tels, nous nous devions d'arriver à l'heure le matin.) (On aurait dit un peu la prépa pour la Communauté du Manque de Sommeil et de la Souffrance en Général, et j'en profite pour envoyer mille baisers à mes camarades de khôlle, à mes voisines d'internat, et -surtout- à mon prof de Maths* s'ils passent par là!)


Si vous êtes familiers de ce genre de stage (du genre: stage d'entreprise pour la gestion du stress, pour la communication avec les concurrents, pour éviter à la boîte de se faire poursuivre pour harcèlement sexuel, ... - moi, je n'en suis pas familière), vous savez qu'on a un coach, quelques discussions, quelques présentations powerpoint, et surtout une flopée exercices très participatifs et carrément ludiques, avec des bouts de cartons colorés et beaucoup d'énergie dépensée.

 


Un de ces exercices consistait à, pour chacun, placer son pays de l'un ou de l'autre côté d'une ligne tracée au sol, selon qu'on le sente plus proche de la description associée au côté droit ou à celle du côté gauche.

Par exemple, quand il s'est agi d'individualisme/collectivisme, l'Américaine s'est placée tout à fait à gauche, l'Iranienne, bien à droite, et moi, un peu tiraillée étant donné que pour ce genre de choses, car la Réunion ce n'est vraiment pas la France, je n'ai pas décollé de la ligne de l'incertitude, qui est (à l'image de toutes sortes de milieux et d'entre-deux-eaux) pourvue d'un sort d'invisibilité aux yeux du coach.


Un peu plus tard, le rétroprojecteur nous invitait à nous positionner sur la "masculinité/féminité" de notre pays, masculinité et féminité regroupant plusieurs concepts (dont certains pas mal sexistes au vu de cette dénomination), mais essentiellement celui d'égalité des sexes.
Devaient se placer à droite, donc, les pays les moins inégalitaires, ou plutôt, et c'est là qu'est le noeud de l'affaire (et le grand mérite de l'exercice): les personnes percevant leurs pays comme peu inégalitaire.

Bon, me disais-je en faisant défiler dans ma tête le diaporama de mes clichés, il y a des représentants de pays musulmans dans la salle, et aussi des Allemands des Norvégiens tout ça, je vais faire un mini-pas vers la droite histoire de.


Et puis, levant (à contre coeur) les yeux de mon bouclier anti-questions de coach, je me suis retrouvée face à une configuration à laquelle je ne m'étais pas attendue le moins du monde.

 


A ma gauche, donc du côté du monde où les inégalités, y'en a pas tant que ça, il y avait les Italiennes, il y avait d'autres gens, mais pas un seul Allemand, c'est-à-dire pas une seule Allemande.


Elles s'étaient toutes résolument rendues à gauche de la ligne.


A gauche, où après une discussion avec les représentants des autres pays, elles se sont rapidement rendues compte qu'elles n'avaient pas vraiment leur place, ou tout du moins qu'elles étaient, relativement aux autres (surtout à moi et aux Italiennes), mal placées.


Sauf que non. Si la position obtenue n'était peut-être pas la bonne, le mouvement, lui, avait été le bon. 

Et il en avait dit beaucoup sur nos passivités.

 

 

Peut-être que cela n'est valable que pour ces Allemandes-ci, mais ces Allemandes-ci, même si elles admettent avoir déjà beaucoup de chance, sont encore debout pour dire "Ce n'est toujours pas assez".


Et si le féminisme (ses combats légitimes) périclite en France, c'est peut-être parce que je ne suis pas la seule à simplement me contenter de mon "bon côté de la ligne", à ne pas souhaiter avoir le droit de faire dix pas, et pas un seul, vers sinon l'égalité parfaite, au moins une situation parfaitement juste.







*Gaspari, oui c'est bien lui! (Ce sous-commentaire, pour ceux qui connaissent la chanson, est très girl power et donc ... sexiste, mais tant pis!)

Publié dans : brèves d'Allemagne
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  • : Mieux que bien
  • : 18/12/2009
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  • : Mes bien humbles pensées exprimées avec mes bien humbles mots. Humbles, mais dignes d'intérêt, bien sûr!
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