L'article de la mort (attention, spoilers)

Publié le par Maylala

A la suite de mon dernier article, et avant aussi bien sûr, des gens m'ont parlé non pas de la façon dont ils pensaient mourir, mais de celle dont ils voudraient mourir. Et un nombre que j'ai trouvé surprenant car bien trop grand d'entre eux m'ont dit: je veux mourir vite, sans avoir le temps de comprendre.

Alors déjà: pas moi.

(Bon, j'enclenche le mode tutoiement, ça va faire bizarre)


Je veux dire, pardon, mais je ne veux pas que tu meures vite sans avoir le temps de comprendre. Car d'abord, je voudrais avoir le temps de m'y préparer, juste un peu.

Histoire de dire adieu, déjà, truc de base. De dire comme je t'aime. De m'imprégner de toi. De forcer ton impression dans ma satanée mémoire, qui sans ça, fera en sorte que je ne me souvienne longtemps que de la douleur, du corps froid et rigide, du bruit du cercueil qui touche le fond, et celui de la première pelletée de terre, et qui après, ne me donnera accès qu'à des souvenirs lointains, aussi lointains que possible de l'"événement", et qui quoi qu'il en soit sera tellement, tellement loin de te faire continuer d'exister.

Ce n'est pas tout à fait égoïste. Un peu, bien sûr, car il s'agira sûrement, entre autres charmantes motivations, de me faire pardonner certaines choses, et c'est immonde, d'arracher le pardon du lit d'un mourant.

Il s'agira aussi de te forcer à être fort, à mentir en disant: "tout ira bien" ou "je n'ai pas de regret" ou "je pars en paix", à faire passer la mort pour une ennemie plus faible, pour que moi, je puisse continuer à vivre.

Et de vouloir te garder vivant en moi, ce qui ne t'apportera rien. Je pourrai bien me souvenir de toi, tu seras quand même mort, mort, mort. Tu n'auras même pas l'occasion de t'en réjouir ou de t'en foutre. Tu n'existeras plus. En voulant me souvenir de toi, je ne chercherai qu'à m'éviter le pire de la mort, à savoir, la disparition. A me créer l'illusion de ton éternité, de ton existence en dehors du temps, en fait, et probablement, en même temps, de la mienne.

Bon, d'accord, c'est très égoïste.

 

 

Mais je veux dire, ça n'est pas tout à fait égoïste, parce que moi aussi je veux mourir lentement.


En fait, en vrai, je ne veux pas mourir du tout. Mais comme c'est sensiblement inéluctable, et comme de toute façon, l'éternité ça m'ennuierait bien vite, dans l'idéal, je voudrais m'éteindre peu à peu. Perdre au fur et à mesure à la fois de moi et de la conscience de moi et de la conscience de perdre de moi et de la conscience de moi et cetera et cetera.
En fait, c'est peut être ce qui arrive de toute façon. Quand on déclare l'état de mort cérébrale, c'est un truc de pseudo scientifique. Tout n'est pas mort. Il y a des restes d'électricité un peu partout là dedans, et des neurones qui fonctionnent encore. Carrément mal, et aussi, ils ne sont peut être plus très bien reliés entre eux, et alors, on n'est plus que des morceaux épars de soi. Et aussi, je crois, aux alentours du moment de mourir, l'activité cérébrale n'est plus normale. Des endroits s'allument, des trucs qu'on n'active jamais de son vivant. Je me demande si alors on a encore de la volonté pour être soi ou si on ne peut que se laisser aller à n'être qu'une machine qui déraille.
 

L'idée de tout cela m'horrifie. Je ne sais pas si vous le comprendrez ou si j'aurai juste l'air lâche et faible en disant cela, mais je voudrais ne plus être vivante au moment d'y passer.

Mais ce n'est pas le sujet, passons.


Parlons plutôt d'avant, du "premier temps" de la lenteur.


Je veux mourir lentement, sans pitié pour mes proches qui déjà, n'aspireraient pas comme moi à la préparation, et aussi, qui devraient alors peut être s'occuper de moi avant.
Pardon, mais la mort, c'est bien le moment ou jamais d'être égoïste.
Après ça, il n'y a plus rien, m'entends-tu? Laisser une bonne image de toi, laisser les gens à peu près heureux? Mais quoi, tu ne verras rien, rien de rien de tout ça. Ces cons, ils croient continuer à exister sans toi? Rien n'existe plus si tu n'existes pas. Rien ne peut avoir d'importance de ce qui se passera après, tu peux te dire que si, si tu te fais croire en un après, si tu te fais croire en ton âme, en ton humanité, si tu t'imagines assez capable de t'oublier et d'aimer. Il y a peut être des gens que cela aide à partir en paix, ça ne marchera pas sur moi. Moi je mourrai en me disant, ferme les yeux, imbécile, tu es seule et en fait non, mieux encore, tu n'es rien, tout n'est rien.

En fait, non. Bon, je maintiens, pour le droit à l'égoïsme, les autres auront encore de la vie devant eux, le temps de se remettre,
et donc, je voudrais que les choses se passent comme je l'entends, quoi qu'ils en pensent.


Mais je souffrirai de voir les gens malheureux autour de moi. Et bêtement, j'aurai l'impression que ce sont eux qui vont mourir, et pareil, j'essaierai d'emporter le souvenir d'eux dans ma tombe. Et puis je me souviendrai que ça n'est pas tellement possible. Et alors je me rendrai compte que je n'ai pas assez profité d'eux, de tout, de la vie. Je ne sais pas si je pourrai vaincre ma panique et me décider à vivre plus, vite, vite, à m'en bâfrer, ou si j'aurai peur, si peur qu'à vivre trop, le temps passerait plus vite. Mais j'aimerais avoir au moins l'impression d'avoir le choix.



Pensée d'un connard de stoïcien: tu veux te préparer?

Quand tu lui dis bonne nuit, que tu poses un baiser sur son front doux et chaud et souple et si vivant, pense que ton enfant peut ne jamais se réveiller. Et quand toi tu vas te coucher, pense que tu peux mourir ce soir.
Connards de stoïciens. De taoïstes ou quelque chose du genre, pareil, même combat. Ils disent: c'est pour mieux profiter de ce que l'on a tant qu'on l'a.
Merci, mais non merci.
Déjà, je parle de ne me "préparer" qu'en tout dernier recours, quand il s'avèrera que je n'ai vraiment, vraiment pas le choix.

Car si je sais que tu vas mourir, je veux être près de toi.

Et si je sais que je vais mourir, je veux me sentir mourir, pour me sentir vivre une dernière fois en sachant que c'est la dernière, non pas parce qu'ainsi je serai prête, non pas pour vivre intensément et bien, plutôt par une sorte de nostalgie absurde, qui ne doit exister qu'à ce moment-là.


Mais jamais je n'accepterai la fatalité des futurs départs ni même de ceux qui sont passés. Jamais je ne veux y penser avec sérénité, même, surtout hypothétiquement. Alors tant que je peux, je mets un point d'honneur à refuser la mort. Moi, je me bouche les oreilles et je chante à tue-tête.

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yolaine maman 23/01/2011 15:48



j'ai vu le film au-delà avec les filles. Du coup, j'ai impulsivement acheté un livre intitulé la vie après la vie


c'est pas mal je ne l'ai pas encore terminé Je le commenterai plus tard


Peut-être que je veux me rassurer ou me documenter. En tout cas, la mort ne me fait plus tellement peur. Elle fait partie de nous et j'ai eu l'occasion de m'y frotter de près. Cela fait très mal
surtout pour ceux qui restent. Pour celui qui part je ne sais pas, je veux juste espérer que je le saurais le plus tard possible juste pour que ceux qui restent souffrent le plus tard possible.
Biz, je t'aime. et je te trouve très courageuse de parler de ce sujet qui je le sais te fait mal. REmarque tu es un peu maso...



Maylala 14/06/2011 14:37



Ah oui? :)


Et merci.



Mademoiselle Catherine 01/11/2010 16:20



La mort, on a toute la vie pour s'y "préparer" puisque la vie est une maladie sexuellement transmissible et toujours mortelle ^-^


Du coup, on a toute la vie pour dire et faire sentir à nos proches qu'on les aime. C'est pourquoi il est bon de vivre chaque jour comme s'il était le dernier et quitter ses amis, sa famille après
une rencontre comme si c'était la dernière fois.


Cela peut sembler pathétique, mais tu sais quoi?


Ce n'est jamais la dernière fois! Ou vraiment très, très rarement...



Maylala 01/11/2010 23:38



Mettons que je ne suis pas assez forte pour penser comme ça.


Je pense pouvoir aimer, dire que j'aime, profiter de la vie, faire des rencontres, et cetera sans ça. Naturellement.


Et si parfois je pars fâchée... Et si d'aventure je partais, pour de vrai, pour de bon, fâchée... eh bien, je lègue à ce commentaire la mission, au cas où, de dire pour moi:


"Mi aim zot tout!"


et dire que de toute façon je pars en paix, que ma vie aura été belle quand même, et qu'il est bon qu'elle ait eu lieu. Voilà.