Noël, sous les flamboyants!
A La Réunion, Noël se fête en été. Pas de neige, pas de cheminée, et chez ceux qui savent y faire, personne n'est couché à minuit.
Et chez moi, dans ma famille, on est un peu la crème de la crème de ceux qui savent y faire. Ambiance:
J'ai une grande famille. Dans ma grande maison toute rose, il y a deux parents, et huit enfants ayant de 3 à 23 ans.
Quand les vacances commencent, à la mi-décembre, les très optimistes lettres au père Noël ont été écrites, perdues, ré-écrites et envoyées. Les enfants, étant trop pressés, s'ennuient. Le 24 décembre étant trop court et trop lointain, on l'étale à loisir. Tout en piquant dans les calendriers de l'Avent des autres les chocolats des dates à venir, ils rassemblent un matériel monstre: la dernière rame de papier blanc, les paillettes et des morceaux de laine, et les feutres et les tubes de gouache et le papier Canson et les pots de colle "réservés à l'école", tout y passe.
Et l'on fait des sets de tables d'un goût douteux pour chacun des convives. Et l'on décore chaque coin de mur trop blanc de la maison.
Et partout l'on peut lire en lettres multicolores et avec des orthographes plus ou moins inventives "Joyeux Noël", "Je suis bien sage tu as vu Père Noël", et puis aussi pour se donner bonne conscience, "Joyeux anniversaire Jésus!"
Et les garçons, qui commencent à se sentir trop virils pour ces jeux-là, se sont chargés de préparer des confettis, et en conçoivent une fierté désarmante (impossible de leur dire d'arrêter sans briser leurs coeurs).
Il y a aussi la préparation des sapins (en plastique, forcément, bien que l'on décore aussi les arbustes du jardin), qui se fait en plusieurs phases: D'abord les plus petits mènent le premier assaut. Suivent les un peu plus grands qui tentent un rééquilibrage extrême tout en essayant d'imprimer "leur griffe". Enfin la nuit, discrètement, le sapin tout ébouriffé, surchargé, et dont les couleurs rappellent étrangement le petit poney Arc-en-Ciel qui va bientôt se retrouver en-dessous, est entièrement refait. Il s'agit, le lendemain, de prétendre qu'on l'a simplement un peu fait pivoter, et d'avoir l'air sincèrement étonné de la disparition de toute boule verte du sapin bleu et rose.
Pendant ce temps-là, les adultes galèrent. Il faut des cadeaux pour chacun, il en faut aussi pour tous les invités, et il faut de la place où les entreposer, et il faut des nuits blanches pour les emballer. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de nuits blanches.
Et préparer une demi tonne de victuailles pour le repas. Pour les "activités" (Pina Colada, chansons et spectacles, apparition du Père Noël, ...), tout se décidera en direct, en tout ira très bien.

Le grand jour arrive.
Les gens débarquent par vagues, par nom de famille. Un temps pour s'extasier sur la décoration encore incomplète, et sur les habits choisis pour l'occasion, et il faut se remettre aux fourneaux.
La plupart des invités participent: il y a les hommes qui ont fait la peau au porcelet la veille, et aux poules le matin, et qui s'occupent de les cuire. Les femmes aident à la salade, les jeunes filles aux canapés et aux petits fours, les garçons qu'on a pu attraper mettent le couvert (dehors bien sûr). Les enfants ont déjà commencé à mettre la maison à sac, et les "tontons" qu'il reste, à descendre les bouteilles (bière, whisky et rhum). Le tout dans une ambiance plus que joviale.
Et sans signal de départ, la fête commence. Il reste toujours quelqu'un en cuisine, et il arrive toujours de nouveaux plats. Rien de très typique pour commencer, à part peut-être du pâté créole et du gratin de palmiste parfois, sinon, foie gras, saumon, blinis, asperges, et vin blanc sucré pour ces dames. Et les enfants qui vont et viennent, riant et pleurant, et les histoires salaces et les rires qui fusent, et les tontons qui répètent encore toujours la même anecdote.
Le plat arrive et seuls les irréductibles ont encore faim, mais alors, ils ont encore faim pour quatre. Gloire est faite au petit cochon, à la poule péi, et au piment bien fort.
Un groupe d'enfants nous a préparé une pièce de théâtre en secret, et essaie de s'imposer. Un musicien sort sa guitare, fait chanter qui l'aime qui le suive. Sous un sapin, un goni déborde de letchis, on commence à le regarder d'un oeil sévère: il est temps de le déplacer. Quelque chose se trame dans la seule chambre qu'on a fermée à clef, et ça sent le coton.
Bientôt minuit! Quelqu'un rassemble les enfants. Bien plus facile à dire qu'à faire, mais les plus grands, qui savent bien ce que cela annonce, font office de chiens de berger. "J'ai vu une lumière tout là haut! C'est le père Noël avec son traîneau, vite, vite, allons voir!
Aux petits malins, pseudo-ados-rebelles, dont on sait qu'ils ne coopéreront pas, on a proposé des pétards et des fusées, qui se placent dans des bouteilles de bière et qui s'allument à la cigarette.
Sous le ciel enfumé, une procession d'enfants s'avance en criant: "Père Noël, père Noël, père Noël!".
Et au moment où ils sont arrivés tout en haut et où ils commencent à se lasser, un complice accourt: "Vous êtes allés dans la mauvaise direction, il est en bas, il est à la maison!", et après un premier temps de confusion (et comme une impression générale de s'être fait avoir), le chemin parcouru est dévalé bruyamment, et apparaît un Père Noël, au visage tout envahi de barbe blanche et toute douce, dont étrangement, il ne veut pas que l'on s'approche, et dont la voix est comme familière, même s'il essaie de ne dire que "Oh oh oh" en distribuant des papillottes.
Une tatie sert d'interprète: le père Noël doit partir, mais venez plutôt voir, il y a des cadeaux sous le sapin!
Ni une ni deux, aussi douce et intrigante que soit sa barbe, aussi délicieux que soient ses bonbons, le vieil homme est planté là avec de vagues "A l'année prochaine!" et tout le monde revient vers ce qui était un sapin, et qui n'est plus qu'une vague décoration sur une montagne de paquets.
Une tatie, la même ou pas, choisit des paquets et lit les prénoms à haute voix. En essayant de commencer par les plus petits. En taquinant les plus susceptibles, comment, tu es sûr que ça n'est pas écrit "maman" là dessus?
Dans un joyeux bazar, le sol est bientôt jonché de papiers colorés. On compare les performances de ses petites voitures, les couleurs de ses vernis. On essaie de deviner de qui vient quoi. Les letchis sont déversés sur les tables, et les chocolats, pâtes de fruits, marrons glacés, bonhommes en pâte d'amande, fruits secs, noix dont on ignore les noms, là bas, circulent.
A nouveau les enfants jouent et vont et viennent, certains se sont endormis, serrant contre eux leurs présents. Ça rit encore plus fort chez les adultes. On se réjouit parce qu'il y a encore des huîtres et des escargots et des cuisses de grenouille, et avec eux, l'occasion encore de faire les zoreils. On sort des jeux de cartes, du Scrabble, et des matelas sont étalés un peu partout. On rentre un tout petit peu chez soi, ou on s'endort où on veut, où on peut, ou bien on ne s'endort pas du tout.
Alors les conversations deviennent plus profondes, plus sérieuses. On évoque les absents, mais on ne parle que des meilleurs moments, et avec le sourire. Après tout, c'est Noël!
Un immense petit déjeuner est ensuite servi, la vaisselle est faite en commun, et il se prépare une immense razzia sur les restes et sur ce qu'on a carrément oublié d'entamer.

Le soir venu, la maison est sens dessus dessous, mais enfin à nous.
Il y règne une paix relative et tout à fait bienvenue. Il fait souvent chaud. On ramasse mollement des emballages un peu partout, on débarrasse la grande table familiale. Et tout bêtement, les enfants s'étant suffisamment disputés avec leurs cousins, et tout le monde ayant assuré sur cet énorme projet commun... on s'aime, plus visiblement qu'à l'ordinaire.
Joyeux Noël à tous!